On est en 2008. Je travaille pour Michael Page, à Paris, dans la tour Ernst & Young à La Défense. Pendant plusieurs semaines, j’ai le nez complètement bouché. Je m’habitue à cet inconfort sauf qu’un jour, j’achète par hasard du Sterimar. Je me lave le nez plusieurs fois, au bureau justement. Il finit par se déboucher subitement ! J’ai eu l’impression de guérir d’une sinusite instantanément. Et dans les heures qui suivent, il se passe quelque chose d’étrange : un brouillard mental, que je n’avais pas conscientisé comme tel, venait de se lever.
Je n’avais aucun cadre pour interpréter ce qui venait de se passer, aucune théorie sur la respiration nasale, aucune lecture là-dessus. Depuis ce jour-là, je me lave le nez tous les matins comme je me brosse les dents, sans y penser, par réflexe pendant ma douche. Ce n’est que bien plus tard, en me formant au Centre de l’Hormèse et en lisant plusieurs ouvrage sur la respiration, que j’ai interpreté ce qui s’était passé dans cette tour de verre en 2008.
Le nez n’est pas qu’un passage
La bouche sert à manger. Le nez sert à respirer. Cette distinction, qui semble évidente, est pourtant l’une des plus largement ignorées de notre époque, et ses conséquences physiologiques sont loin d’être anodines.
Quand l’air entre par les narines, il traverse d’abord une première barrière mécanique : les poils nasaux et les cellules ciliées, dont les cils microscopiques piègent les particules avant même qu’elles n’atteignent les voies respiratoires profondes.
L’air traverse ensuite des structures appelées cornets (on en a 3 différents), qui forment des tunnels augmentant la turbulence de l’air inspiré. Ces cornets capturent les poussières, pollens et agents pathogènes dans un mucus antibactérien, et font quelque chose de remarquable sur le plan thermique : un air extérieur à 2°C arrive dans les poumons à quasiment à 37°C.
La bouche ne fait rien de tel. L’air inspiré par la bouche arrive dans les bronches presque tel quel, non filtré, non réchauffé, non humidifié, et les échanges gazeux dans les alvéoles pulmonaires dépendent précisément de ces trois conditions.
Je te propose de regarder notre architecture respiratoire comme un arbre « bronchique » mais à l’envers : trachée, bronches, bronchioles puis alvéoles.
La surface totale de notre membrane alvéolaire (ou de nos poumons) atteint entre 100 et 150 m² (un court de tennis fait 196 m² pour référence). Mais cette surface n’est pas une simple donnée fixe sur une fiche d’anatomie : elle doit être mobilisée !
Une respiration ample et profonde permet de mieux recruter certaines zones pulmonaires et d’exploiter davantage cette immense surface d’échange.
Ces échanges gazeux dépendent aussi d’une autre condition, moins connue : la présence d’une substance appelée surfactant, produite par les cellules des alvéoles pulmonaires (les pneumocytes). Le surfactant empêche chaque alvéole de s’affaisser sur elle-même entre deux respirations, et dissout les gaz pour faciliter leur passage à travers la membrane alvéolaire. Sa production est directement stimulée par l’amplitude des respirations : des respirations profondes entretiennent sa sécrétion en continu.
La profondeur et l’amplitude respiratoire influencent bien plus que la quantité d’air qui entre dans nos poumons. Mais avant d’aller plus loin dans les mécanismes de la respiration, continuons simplement “le voyage de l’air” depuis son point d’entrée : le nez. On y trouve un tissu érectile ! Dans le nez ! Un tissu comparable à celui que l’on retrouve dans les organes génitaux. Il s’engorge, se raidit et se libère selon un cycle d’environ quatre-vingt-dix minutes, alternant d’une narine à l’autre. (Les yogis penseront Nadi Shodhana). Cette découverte, faite par un médecin allemand (Kayser) à la fin du XIXe siècle, a longtemps été ignorée. Ce cycle nasal reflète l’état général du système nerveux autonome. Si tu veux briser la glace en soirée, voilà un peu de matière :)
L’oxyde nitrique
C’est probablement l’information la plus sous-estimée de toute la physiologie respiratoire. Entre 20 et 25 % du volume total d’oxyde nitrique (NO) produit par le corps est sécrété dans la cavité nasale, au niveau des sinus paranasaux.
Ce gaz, l’oxyde nitrique, a valu le prix Nobel de Médecine en 1998 à trois Américains pour leurs découvertes sur son rôle dans le système cardiovasculaire et nerveux. Il est à la fois antiviral, antibactérien et vasodilatateur : il dilate les voies respiratoires et les capillaires sanguins, facilitant les échanges gazeux au niveau des alvéoles.
La respiration nasale peut multiplier jusqu’à six le taux d’oxyde nitrique produit dans les sinus par rapport à la respiration buccale, ce qui se traduit concrètement par une absorption d’oxygène pouvant atteindre 18 % de plus par le nez que par la bouche.
La même quantité d’air, empruntant un chemin différent, produit un résultat physiologique radicalement différent !
Un peu plus technique (6 lignes) : les implications de l’oxyde nitrique, donc de la respiration par le nez, vont plus loin que la dilatation vasculaire décrite.
L’oxyde nitrique active une famille d’enzymes appelées « sirtuines » qui jouent un rôle central dans deux mécanismes cruciaux du vivant : l’autophagie, un mécanisme naturel d'autodigestion et de nettoyage de nos cellules, et la biogenèse mitochondriale, la création de nouvelles mitochondries, dont le rôle principal est de convertir les nutriments et l'oxygène en énergie (qu’on appelle ATP).
Respirer par le nez n’est pas seulement une question de filtration ou de température : c’est un signal qui informe le métabolisme cellulaire en profondeur !
Sur ce schéma, on voit comment l’oxyde nitrique dépasse largement la simple dilatation des vaisseaux. Il dialogue avec des mécanismes associés à la protection vasculaire, au vieillissement cellulaire et au métabolisme énergétique.
En vert = action sur les vaisseaux. En bleu = protection contre les dépôts
Use it or lose it
Comme souvent avec le vivant, une fonction que l’on utilise régulièrement s’entretient, tandis qu’une fonction délaissée perd progressivement en efficacité.
James Nestor en a fait l’expérience dans le cadre d’une étude menée à Stanford. Pendant dix jours, il s’est volontairement bouché les narines pour respirer exclusivement par la bouche, jour et nuit.
Les conséquences ont été rapides : sommeil perturbé, ronflements, augmentation de la pression artérielle et apparition d’épisodes d’apnée du sommeil qu’il ne présentait pas auparavant.
Il a retiré les bouchons. Ses ronflement ont diminué dès la première nuit, et les apnées ont disparu en deux jours. Tous les paramètres se sont améliorés ultra rapidement. Cette expérience personnelle, racontée dans son livre Respirer, illustre une idée simple : notre manière de respirer influence notre physiologie. Cette newsletter est d’ailleurs inspirée de la lecture récente de ce livre.
Mon nez bouché pendant des semaines à La Défense en 2008 n’était pas qu’une fatalité saisonnière. C’était aussi un tissu qui avait progressivement perdu l’habitude de fonctionner, dans un open space surchauffé, à respirer de l’air sec par la bouche douze heures par jour.
Ce qu’il faut retenir
• Le nez est un organe respiratoire, pas un simple conduit
• Le nez prépare l’air : filtration, température, humidité. Pas la bouche.
• 100 à 150 m² d’échanges gazeux dans nos poumons ; une respiration ample permet de mieux exploiter cette surface
• L’oxyde nitrique (NO), produit significativement dans le nez, est une molécule clé
• Respirer par le nez optimise les échanges gazeux et l’absorption de l’oxygène
• Respirer mieux, ce n’est pas forcément respirer plus : c’est mieux utiliser l’oxygène disponible
• Le vivant s’adapte : use it or lose it
Pour terminer
Ce texte est le premier d’une série sur la Respiration. Car c’est un monde à part entière, peu étudié VS le potentiel qu’elle représente. Un monde encore avec une large part de mystère et c’est qui rend le vivant aussi beau !
Pendant longtemps, j'ai cru que respirer voulait dire faire entrer de l'oxygène. En réalité, je découvrais seulement la première moitié de l'histoire. Car le gaz qui pilote réellement notre respiration n'est peut-être pas celui auquel on pense.
Quand j’étais enfant, on ne m’a jamais appris à respirer. On ne m’a pas appris non plus à dormir, à marcher pieds nus, à mastiquer lentement ou à m’exposer au froid. Ces gestes élémentaires ont chacun leur physiologie, leur intelligence propre. C’est ce que j’explore et ce que j’essaie de transmettre ici, newsletter après newsletter.
Si tu n’es pas déjà familier avec des exos de respiration, je te propose simplement d’observer ta respiration par moment : au repos, est-ce que tu respires naturellement par le nez ou par la bouche ? Combien de fois penses-tu respirer par minute ? Est-ce que ton souffle est silencieux, lent, facile ? Parfois, des informations importantes sont cachées dans ce qui est random !
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Avec tout mon amour,
Jalil





C'est ce que vient de me dire ma pneumologue, ça a aussi beaucoup d'effet pour ceux qui ont des petites sensibilités à la pollution / différences de température, … etc.
Intéressant fascinant et si facile❣️❣️❣️❣️👍👍👍👍